2 – Sorcières : une Renaissance par le feu

Image : Le Sabbat des sorcières, de Francisco de Goya, 1823, Musée du Prado

Plus jeune, je m’imaginais que l’Humanité avait toujours évoluée dans le bon sens : au fil du temps, la société était donc devenue plus égalitaire, moins raciste, moins homophobe, moins sexiste. Nous avions eu accès à un salaire et des conditions de travail décentes.  Nous avions eu accès progressivement au meilleur de la science et échappés à la superstition, nous avions accédés à de nouveaux droits (le droit de vote, les droits de l’Homme mais aussi les droits à la contraception et à l’avortement).

Je m’imaginais donc tranquillement qu’aux origines de l’espèce humaine, les premiers hommes se promenaient en traînant leur bonnes femmes par les cheveux. Que le Moyen-Age était un âge sombre qui heureusement avait laissé place à une Renaissance éclairée. Que la révolution française avait vraiment libéré les français.e.s et que les bénéfices apportés par Mai 68 et les droits reproductifs acquis par les femmes ne pouvaient être remis en question.

Comme je me trompais … Je n’ai remis en question toutes ces affirmations que très récemment, grâce entre autres à mon compagnon amateur d’Histoire, qui m’a plusieurs fois affirmé que le Moyen-Age ne correspondait pas aux idées négatives que l’on en avait. Un petit tour du côté des vulgarisateurs scientifiques (qu’ils soient Youtubers ou spécialistes) a achevé de me convaincre que quelque chose ne tournait pas rond dans ma vision de l’Histoire.

On affirme bien volontiers que le Moyen Age fut un âge sombre et troublé. Pourtant, contrairement aux idées reçues, c’est surtout au début de la Renaissance que des dizaines de milliers de femmes accusées d’être des sorcières seront brûlées par l’Inquisition. En Europe, entre les XVIe et XVIIe siècles, l’obscurantisme règne, et ce malgré les prémices de la science moderne. Comme le dit Mona Chollet, ce gynocide (ou féminicide, bien que l’on soit plus habitués à entendre ce terme lors de meurtres individuels de femmes mais faisant partie d’un phénomène social global), a longtemps été nié.

Silvia Federici, autrice d’un célèbre ouvrage sur les sorcières (Caliban et la sorcière), mentionne également ce désintérêt des historiens :

Le fait que les victimes, en Europe, aient principalement été des paysannes explique probablement l’indifférence des historiens à ce génocide. Une indifférence qui a frôlé la complicité, l’effacement des sorcières des pages de l’histoire ayant contribué à banaliser leur élimination physique sur le bûcher, laissant penser qu’il s’agissait d’un phénomène mineur, voire une affaire de folklore.

Il faut dire qu’il va à rebours des idées reçues, ce gynocide, tant sur cette fameuse « Renaissance », que sur la prétendue rationalité humaine ou sur les bienfaits de la science et le « progrès ». Ainsi, comme le disent Barbara Ehrenreich et Deirdre English dans le pamphlet « Sorcières, sages-femmes & infirmières », les sorcières étaient accusées principalement de trois crimes : la sexualité, l’organisation et la sorcellerie (elles pouvaient agir sur la santé, en bien ou en mal).

Les accusations portant sur la sexualité sont notamment dues à la puissante influence de l’Église, qu’elle soit catholique ou protestante : celle-ci associe la femme au sexe, condamnant tout plaisir sexuel comme étant lié au diable. Celui-ci est d’ailleurs le « big boss » des sorcières (et bien oui, comme le disent si bien les autrices) :

Dans l’imagination de l’Église, même le mal ne pouvait en définitive être dirigé que par un homme !

La carrière de la sorcière commençait par un rapport sexuel avec le diable puis se voyait confirmée lors du sabbat où elle faisait vœu de loyauté envers lui en échange de ses pouvoirs. Les femmes sont accusées tout autant de la luxure de l’homme que de la leur. Mais aussi, à l’inverse, de l’impuissance des hommes et la disparition de leur pénis (Abracadabra-et-il-est-plus-là !), de la destruction de la force procréatrice des femmes ou encore de la stérilité des sols. Et je ne peux m’empêcher de penser à Ishtar et Lilith, toutes deux accusées de provoquer l’impuissance masculine ou la stérilité féminine. En ce qui concerne la fertilité des femmes, elles fournissaient en effet une aide contraceptive et pratiquaient des avortements, ce qui a peut-être suscité certaines croyances selon lesquelles les sorcières tuent et dévorent les nouveaux-nés.

De nombreuses peintures représentent des sorcières se badigeonnant d’un onguent de vol. Celui-ci pourrait en vérité être un baume hallucinogène à base de plantes et expliquerait pourquoi les sorcières sont si souvent représentées avec un balai : celui-ci servait à appliquer le baume sur la vulve, ce qui permettait effectivement à la sorcière de « planer », ou de « voler », prétendument jusqu’au sabbat.

Les sorcières étaient aussi accusées d’agir en « bandes organisées » notamment via les sabbats. S’il est exact qu’elles se rassemblaient, il n’en demeure pas moins qu’elles se déclaraient chrétiennes. Leurs réunions étaient donc probablement dues à des rituels païens incorporés à leur pratique du christianisme (de nombreux peuples ayants gardés des réminiscences issues de croyances ancestrales) ou aux émeutes paysannes de l’époque. Ces rencontres permettaient également de partager leurs connaissances et d’échanger des nouvelles.

Il existe plusieurs hypothèses quant à l’origine du mot « sabbat ». Le mot « synagogue » a été utilisé pour désigner un rassemblement d’hérétiques, le terme sabbat (venant du shabbat juif) aurait ensuite été repris pour désigner plus précisément les rassemblements de sorcier.e.s. Rappelons que l’Inquisition avait au départ pour but de chasser les hérétiques (les albigeois, les cathares et les vodois notamment), mais ceux-ci se faisant plus rares, elle s’est ensuite tournée vers les sorcier.e.s. Notons aussi qu’à l’époque, étonnamment, les inquisiteurs se soucient de l’écriture inclusive EUX au moins !

Il n’y a rien d’étonnant à ce que parmi les sorciers il y ait plus de femmes que d’hommes. Et en conséquence on appelle hérésie non des sorciers mais des sorcières, car le nom se prend du plus important.

Jakob Sprenger et Henricus Institoris, dans le Malleus maleficarum, ou Marteau des sorcières

Le nez crochu et le chapeau pointu des sorcières seraient deux emprunts à l’imagerie antisémite, qui voit le jour vers 1100. On voit donc des similitudes dans les stéréotypes visant ces deux communautés boucs émissaires que sont les juifs et juives et les sorcier.e.s. Cependant, d’autres sources considèrent que l’image du chapeau pointu provient du nord de l’Angleterre, où les paysannes le portaient traditionnellement jusqu’au XIXe siècle.

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Gravure de Baldung, version colorisée, 1508 (source : Wikipédia)

Enfin, les « pouvoirs » des sorcières suscitaient la méfiance : des lois existent dès le Ve siècle contre la sorcellerie, par exemple la loi salique, ou Lex salica instaurée par Clovis, le roi des Francs, le Code de Charlemagne ou une loi de Withraed, roi du Kent. Celles-ci étaient soupçonnées de meurtre, d’empoisonnement, de malédiction, de crimes sexuels, de commander aux éléments mais aussi, étonnamment, de soigner.

[…] par sorciers et sorcières nous n’entendons pas seulement ceux et celles qui tuent et tourmentent, mais tous les devins et toutes les devineresses, les enchanteurs et les enchanteresses, les bateleurs et les bateleuses, tous les magiciens et toutes les magiciennes, communément appelés bons hommes et bonnes femmes […] au nombre desquels nous comptons aussi tous les bons sorciers et toutes les bonnes sorcières, qui ne font pas du mal mais du bien, qui n’endommagent ni ne détruisent, mais sauvent et délivrent […] Ce serait mille fois mieux pour le pays si tous, et particulièrement les sorciers et les sorcières bienveillants, pouvaient subir la mort.

William Perkins, chasseur de sorcières, citation extraite de « Sorcières, sages-femmes & infirmières », de B. Ehrenreich et D. English.
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Sorcières jetant un maléfice, tiré du Compendium Maleficarum (source : Wikipédia)

Enfin, même si les autrices ne le précisent pas, une accusation plus globale est sous-entendue par ces divers reproches : il était mal vu qu’une femme sois forte, qu’elle soit indépendante et aussi (voir plus) capable qu’un homme et Anna Colin le dit très bien dans la postface de l’ouvrage :

Nommer sorcière celle qui revendique l’accès aux ressources naturelles, celle dont la survie ne dépend pas d’un mari, d’un père ou d’un frère, celle qui ne se reproduit pas, celle qui soigne, celle qui sait ce que les autres ne savent pas ou encore celle qui s’instruit, pense, vit et agit autrement, c’est vouloir activement éliminer les différences, tout signe d’insoumission et tout potentiel de révolte. […]

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